Garçon Magazine : Bernard BOUSSET

A la une, Communiqués, Communiqués 2018, Presse8 mars 2018

BERNARD BOUSSET : « Aujourd’hui, le milieu n’est plus aussi solidaire »

 

À 77 ans, Bernard Bousset, directeur de l’Open Café et fondateur du SNEG a dédié sa vie à la communauté LGBT et à la prévention contre le sida. Aujourd’hui, il nous livre son témoignage poignant et vrai d’un homosexuel plongé dans un XXème siècle aux nombreuses mutations pour nos droits.

 

Propos Recueillis par Victorien BIET.

 

Bernard, pourrais-tu nous rappeler ton parcours au sein de la communauté gay ?

Je travaillais au Club Méditerranée et j’avais un copain, Mario, qui voulait absolument IDM (sauna parisien) qui était en vente. On signe une promesse de vente pour racheter et puis un jour, on m’appelle et on me dit que Mario est mort. Donc je me suis retrouvé avec le sauna sur les bras. À ce moment-là, les pouvoirs publics ont voulu fermer tous les établissements gays au sein desquels il y avait des échanges de sexe. Du coup on a eu une réunion au ministère de la santé et c’est ce jour-là que nous avons décidé de créer le SNEG (Syndicat National des Entreprises Gays). On a donc été obligés d’argumenter, de dire que si les boites fermaient, les gens iraient baiser sur les quais… Et c’est ainsi que, de fil en aiguille, je suis arrivé à la tête du Quetzal en 1987 et de l’Open en 1995.

 

« Les flics arrivaient avec des paniers à salade. Ils fermaient toutes les issues, ils ramassaient tout le monde… »

 

Quel regard portes-tu sur l’évolution du milieu gay ?

Tous les quartiers gays sont en train de mourir. À l’époque, on s’est battu contre la police et les associations pour préserver le Marais mais, aujourd’hui, il n’y a plus cette solidarité qu’il y avait.. Avant les établissements étaient cachés. Notre vie c’était dans des caves. Il y avait des rafles et les flics arrivaient avec des paniers à salade. Ils fermaient toutes les issues, ils ramassaient tout le monde et moi, j’ai fait de la garde à vue parce-que j’étais homo. Aujourd’hui, le milieu n’est plus aussi solidaire car l’homosexualité est rentrée dans les mœurs et, forcément, sortir dans le milieu gay, ça n’est plus branché.

 

La prévention a toujours été au coeur de ton action. Penses-tu que les choses vont dans le bon sens ?

Ce que l’on voit sur les applications, c’est dramatique. Plus personne ne se protège. Ils prennent la PREP. C’est comme quand tu as mal à la tête : hop, un cachet d’aspirine et voilà… Un traitement préventif, qu’on prend tous les jours, c’est pas sans conséquences. Abandonner le préservatif pour prendre du Truvada, je trouve ça dramatique. J’ai 77 ans et j’ai un vieux profil sur une appli que je regarde de temps en temps… Les mecs sortent de boite à quatre heure du mat, ils sont prêts à se taper une vache. Il y a eut une période de peur où tout était bloqué lorsqu’on a découvert le VIH. Là, tout le monde s’est débridé mais d’une façon grave. Aujourd’hui je ne m’implique plus dans tout ça. Je veux qu’on m’oublie.

 

Regrettes-tu ton investissement ? Est-ce que ça t’as rendu heureux ?

Je ne regrette pas du tout. Ça m’a couté beaucoup et ça a été un combat. Un combat, ça ne rend pas joyeux. Je ne voulais pas de tout ça. Je l’ai fait par obligation. Dans les manifs, j’ai faillit me faire poignarder ! On m’a craché à la gueule, j’ai reçu des messages avec des balles ! C’était horrible. J’ai des enregistrements avec des « bientôt c’est ton tour. Pan, pan ». J’ai été confronté aux inspecteurs qui voulaient me faire évacuer ma terrasse. Je leur ai dit « moi vivant, vous ne toucherez pas à ma terrasse » en les bousculant avec mon parapluie. (rire) On en rigole mais j’aime autant te dire qu’à l’époque, je ne plaisantais pas. J’ai renversé des tables ! Avec Act-Un, nous avons renversé le bureau de la ministre de la santé, Elisabeth Hubert !

 

« En 1994, j’ai perdu mon ami et mon frère. C’était horrible. »

 

N’y a-t-il pas une chose dont tu es plus particulièrement fier ?

Les rencontres. Avec Mitterrand, ça a été une expérience très enrichissante. Je voulais absolument obtenir cette autorisation de distribuer gratuitement des préservatifs dans les établissements. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour avoir une entrevue avec le Président. Au début, il a dit « voyez plutôt avec Jack Lang » (rire). Puis j’ai finalement pu déjeuner avec Mitterand. Il m’a dit : « il faut faire quelque-chose ! » et le lendemain, j’avais une circulaire autorisant la distribution gratuite de capotes dans les boites et les bars. En 1994, j’ai perdu mon ami et mon frère du sida.  C’était horrible. Deux de mes amis ont été diagnostiqués comme ça. Ils étaient les deux premiers à Paris. L’un deux était l’un de mes employés chez IDM. On voulait lui faire plaisir alors on lui a demandé ce qui lui plairait. Il nous a dit qu’il voulait des bandes-dessinées. On lui a ramené le lendemain, il était aveugle… (silence) On a été obligés de subir tout ça avant de pouvoir distribuer des préservatifs dans les établissements et ça, ça me rendait fou. Mais on a réussi et ça, j’en suis particulièrement fier.

 

[Encadré : Cet article a été réalisé grâce au soutien de l’Enipse (Equipe Nationale d’Intervention en Prévention et Santé pour les Entreprises- ex. SNEG, Historique) qui s’engage ainsi pour une valorisation de ces partenaires exploitants avec qui elle lutte au quotidien pour la prévention notamment dans les établissements LGBT]

 

LÉGENDE :

  • c_IMG_8769 : Bernard Bousset, au centre, et toute l’équipe de l’Open Café.
  • Open Cafe Paris 4 interieur.jpg : Ouvert depuis 1995 et situé en plein coeur du Marais, quartier gay de Paris, l’Open Café est l’un des plus célèbres établissements LGBT de la capitale.

Article Garçon Magazine N°14 (PDF)